Anzac

 

Comment l’armée de la plus puissante nation d’Europe peuplée de 15 millions d’habitants a-t-elle pu être anéantie par celle de l’Angleterre qui n’en comptait alors que 3 ou 4 millions ?

Comment la cavalerie française a-t-elle pu être défaite par l’infanterie sans avoir pu véritablement combattre ?

Comment la tactique et la technique peuvent retourner le cours de l’histoire…

Crécy, le 26 août 1346, en apporte la réponse.

Mais pour le comprendre il faut remonter 1 mois et demi plus tôt et suivre Edouard III d’Angleterre.

12 juillet 1346, la surprise de Saint-Vaast-la-Hougue
Edouard III, craignant une intervention française dans l’affaire écossaise, organise son armée pour porter le fer sur le continent.

Début juillet 1346, il appareille avec 12 000 hommes pour Bordeaux afin de porter secours à ses troupes assiégées depuis le mois de mars dans la baie de l’Aiguillon par Jean, fils du roi de France, parti à la conquête de la possession anglaise de Guyenne à la tête d’une armée de 60 000 hommes selon Froissart.

Mais contre toute attente, il débarque à Saint-Vaast-la-Hougue le 12 juillet et s’empare facilement de la Normandie.

Surpris et terrorisés par l’horreur organisée par les Anglais, les Normands ouvrent leurs villes dont les défenses n’auraient d’ailleurs pu résister à un assaut. Après avoir saccagé et pillé le Cotentin, les troupes d’Edouard III assiègent et prennent Caen, pourtant bien défendue. La flotte qui les a suivies repart d’Ouistreham vers l’Angleterre chargée d’un considérable butin.

Edouard III fait alors mouvement vers le nord pour rejoindre ses alliés flamands. Il doit franchir la Seine et tente de passer par Rouen qui lui refuse le passage. Il se retire sans livrer bataille et s’installe à Poissy, le temps d’établir un pont sur la Seine qu’il franchit le 15 août.

Il faut maintenant faire très vite, Philippe VI de Valois rassemble des troupes de plus en plus nombreuses et s’apprête à livrer bataille. Comme en Normandie, Edouard III sème la terreur sur son passage et esquive, quand c’est possible, le combat frontal. Rien ne semble pouvoir l’arrêter. Mais il faut franchir la Somme…

Franchir la Somme
Edouard III, qui a vécu à Abbeville dont il est le suzerain, connaît bien la Somme et le peu de sympathie des communes picardes qui commandent le passage du fleuve, à l’égard des Anglais.

Il s’installe à Airaines afin de repérer et de tester les passages possibles.

A la différence des villes normandes, les villes de la Somme sont puissamment fortifiées et bien défendues. Elles paraissent imprenables. La situation devient critique. Le roi de France, à la tête d’une considérable armée, a rejoint Amiens et risque de le prendre en souricière entre le fleuve et la mer.

Il reste deux solutions : prendre Saint-Valery-sur-Somme pour rejoindre l’Angleterre ou trouver un passage non fortifié.

Devant l’échec de la prise de Saint-Valery-sur-Somme, il faut absolument trouver le gué dont Edouard III avait connaissance sans pouvoir vraiment le situer. Or les Picards sont peu bavards. Il finit par trouver un paysan qui, ne comprenant pas bien l’intérêt de l’information, lui indique, moyennant finance, le passage de Blanquetaque, non loin de Noyelles-sur-Mer.

L’armée anglaise fait immédiatement mouvement à l’aube du 24 août et franchit le fleuve en bousculant facilement les quelques milliers d’hommes venus du nord pour protéger le passage.

Philippe VI de Valois, qui le poursuit, arrive au moment où le dernier anglais franchit le gué. La marée montante le cloue sur place. Edouard III reprend la main : il pourra désormais livrer la bataille sur son terrain.

Comment les Anglais ont-ils pu passer à Blanquetaque alors que le passage, même s’il n’était pas fortifié, était défendu par des milliers d’hommes venus d’Abbeville, Montreuil, Saint-Riquier, Arras et dit-on même de Tournai, qui attendaient l’ennemi à pied sec ?

Pour le comprendre, il faut s’attarder sur l’une des clés de la bataille de Crécy : l’organisation radicalement différente des armées en présence.

L’archerie contre la chevalerie
L’armée d’Edouard III est, ce que l’on appellerait aujourd’hui une armée de métier, constituée de combattants professionnels payés par le Trésor, et aguerrie dans le combat contre les Ecossais.

L’armée de Philippe VI de Valois est une armée féodale, réunie à l’appel du suzerain parmi ses vassaux qui fournissent chevalerie et contingents à pied, et parmi les communes qui apportent leur milice. L’armée française se caractérise par son nombre, son panache, et on le verra, son désordre, l’armée anglaise par sa supériorité technique.

Supériorité technique à la fois par une approche rationnelle du combat et par l’archerie.

Empreintes des valeurs chevaleresques, les troupes de Philippe VI de Valois, dont le cœur est constitué par la chevalerie, sont prêtes à en découdre pour châtier l’Anglais. Edouard III, lui, économise ses forces, use de la terreur pour faire tomber les maillons faibles et esquive la bataille frontale lorsque le rapport de force ou le terrain ne lui paraît pas favorable (Rouen, villes de la Somme).

Il crée la surprise avec son archerie, au cœur de son dispositif militaire, qui, après avoir terrassé ses adversaires à Caen et à Blanquetaque, allait être la clé de la bataille de Crécy.

C’est parce qu’il sait que son succès repose sur l’archerie qu’Edouard III choisit soigneusement ses routes et ses terrains de bataille qui doivent être dégagés de manière à immobiliser l’ennemi en déployant ses archers.

L’avance, que la marée lui a donnée sur Philippe VI de Valois, allait justement lui permettre de choisir son terrain.

Mais avant d’aller sur le champ de bataille de Crécy, arrêtons-nous un instant sur cette fameuse archerie anglaise.

L’archerie anglaise
L’arc ne constitue pas en soi une arme neuve. Mais ce sont les particularités de l’arc anglais, et surtout la manière dont il est utilisé, qui créent une véritable révolution dans la conduite des batailles.

Par la portée et la densité de leurs tirs, les archers anglais déstabilisent la cavalerie dont la supériorité paraissait pourtant acquise. Ils terrassent l’ennemi sous une pluie nourrie de flèches qui atteignent les fantassins et les chevaux et mettent hors d’état de combattre les chevaliers immobilisés dans leurs lourdes armures.

Particulièrement bien entraînés, les archers anglais sont capables de tirer jusqu’à 15 coups minute. A 100 mètres, ils ne manquent pas un ennemi et sont capables d’arroser avec une moindre précision jusqu’à 300 mètres.

L’arc mesure de 1,60 mètres à 2 mètres, les flèches 90 centimètres. Leurs consommations est énorme puisque c’est de la densité des tirs que dépend la puissance d’écrasement.

Lucien Lecat estime que lors de la bataille de Crécy, au cours de laquelle de 3 à 5 milles archers furent engagés, c’est de l’ordre de 200 m3 de flèches qui sont employés, ce qui suppose de trente à cinquante chariots pour les transporter.

C’est dire l’importance de l’organisation et de la logistique dans l’armée anglaise.

Le choix du terrain
Edouard III désire remonter vers la Canche, il franchit la Somme à Blanquetaque-en-Noyelles-sur-Mer où il est accueilli par Catherine d’Artois, fille de Robert d’Artois son ancien compagnon fidèle, puis Rue, qu’il brûle et pille. Mais il bifurque à l’est, freiné par la difficulté de traverser les bas-champs de l'Authie inondés à marée haute, comprenant l’impossibilité de rejoindre facilement Montreuil.

A l’est, il trouve la forêt de Crécy qu’il contourne, probablement par le sud, sa frange nord étant marécageuse.

Il doit ainsi se rapprocher de l’armée française dont il sait qu’elle est à Abbeville avant de repartir vers le nord. Il sait aussi qu’il ne pourra plus conduire ses troupes à marche forcée et qu’il devra livrer bataille.

Autant choisir l’avantage du terrain !

Le 25 au soir, il s’installe, envoie ses barons en reconnaissance.

Le 26 au matin, il décide de l’endroit où il attendra les troupes françaises.

De son côté, Philippe VI de Valois sort d’Abbeville à la tête d’une impressionnante armée composée, selon Froissart, qui a toujours tendance à exagérer, de 20 000 armures à cheval et de plus de 100 000 hommes. Parmi ceux-ci, 6 000 mercenaires génois ou castillons conduits par Carlo Grimaldi et Otto Doria qui ont la réputation d’être à la fois les plus habiles archers et les meilleurs marins d’Europe.

Puis il rejoint Crécy par l’ouest.

Le 26 août 1346 : la bataille de Crécy
Le 26 au matin, les troupes anglaises se mettent en place, bien nourries et reposées, elles rassemblent de l’ordre de 8 000 hommes sur les 9 ou 10 000 qui ont embarqué en Angleterre. Elles se composent d’au moins 3 000 archers, 3 000 gallois et 2 000 cavaliers. Les chariots sont disposés en cercle fermé, ne ménageant qu’une seule ouverture, dans lequel sont réunis les chevaux. Les Anglais se battent à pied.

Edouard III se poste au sommet d’un moulin (site de l’actuelle tour de gué) d’où il peut voir l’ensemble du paysage et notamment la Vallée-des-Clercs et la Fontaine-sur-maye, point de passage obligé des Français venant d’Abbeville.

A sa droite, 3 800 hommes commandés par son fils de 15 ans, Le Prince Noir, à sa gauche, environ 3 000 hommes commandés par les Comtes d’Arundel et de Northampton, à ses pieds 700 hommes et 2 000 archers. Chaque unité est placée de manière à ce qu’elle puisse, en cas de besoin, couvrir l’autre de son tir. En avant des lignes, des trous de 35 cm de profondeur et d’autant de diamètre ont été creusés pour déstabiliser les chevaux. Edouard III n’a plus qu’à attendre l’ennemi.

La marée des troupes françaises, dirigée par Philippe VI de Valois, entouré des comtes d’Alençon, de Flandre, de Blois, du duc de Lorraine, de Jean de Hainaut, de Montmorency et d’une foule de seigneurs, s’approche des positions anglaises.

Des maréchaux, envoyés en éclaireurs, alertent le roi sur le danger d’affronter dans le désordre le dispositif anglais. Philippe VI décide alors d’arrêter sa progression pour mettre au point une stratégie. Mais il règne une telle désorganisation dans l’armée française que l’ordre n’est pas exécuté, pressés que sont les féodaux d’en finir avec l’Anglais.

Quatre groupes s’engagent alors dans le combat : celui des mercenaires génois, celui du comte d’Alençon frère du roi, celui de Philippe VI lui-même entouré de Jean de Bohème et celui de Jean de Hainaut.

Le roi fait donner les arbalétriers génois, épuisés par une journée de marche, sans même prendre le temps de les laisser se mettre en ordre de bataille. Les Génois regimbent mais finissent par tirer. Ils sont noyés sous une pluie de flèches anglaises et tombent ou s’enfuient ce qui provoque la colère des chevaliers qui commencent à tuer les Génois devenus un obstacle pour leur chevauchée.

Edouard III, du haut de son moulin, n’a plus qu’à contempler les alliés qui se déchirent et attendre les différentes vagues de chevaliers pour les terrasser avec ses archers et les finir avec ses couteliers gallois.

La messe était dite, l’armée française défaite et, avec elle, une certaine forme de guerre féodale.

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